D+C Développement et Coopération (No. 2, Mars/Avril 2002,
p. 4 - 5)

Leau - une ressource stratégique pour tous les
domaines du développement durable
Heinz Berger

Approches de solution préconisées lors de la Conférence internationale sur leau à Bonn dans loptique du deuxième sommet de la Terre Rio + 10 à Johannesburg
En septembre 2000, lAssemblée des Nations unies du Millénaire avait décidé que la proportion de la population mondiale sans accès à leau potable devrait être divisée par deux dici 2015. Cette année - 10 ans après le premier sommet de la Terre en 1992, à Rio de Janeiro - se tiendra en septembre, à Johannesburg, le deuxième Sommet mondial pour un développement durable. Dans ce cadre, le volet «eau» de lAgenda 21 occupera une place de choix.
La préparation de ce sommet était un des objectifs de la conférence sur leau à Bonn, à laquelle avaient convié les ministres allemands de la Coopération économique et du Développement ainsi que de lEnvironnement. Outre lanalyse des progrès et des échecs constatés au cours de la dernière décennie, la conférence avait pour tâche délaborer de nouvelles approches en matière de politique de leau et de gestion de cette ressource ainsi que détudier leur mise en oeuvre. Les participants se composaient non seulement de ministres en provenance de 46 pays, mais aussi de représentants dorganisations agricoles, de groupements de femmes, de syndicats, dONG ainsi que de lindustrie, ce qui a permis de confronter des intérêts multiples et de nourrir des débats animés. La diversification du cercle de participants avait également pour but de rechercher de nouvelles sources de financement, notamment dans le secteur privé.
La problématique de leau était divisée en cinq grands thèmes - leau pour les pauvres, la protection de lenvironnement, agriculture et nature, la coopération internationale, la prévention des catastrophes - qui ont été étudiés dans des cadres variés: réunions plénières, groupes de travail, entretiens ministériels séparés et diverses manifestations complémentaires.
Après le discours douverture du ministre allemand de lEnvironnement, Jürgen Trittin, qui a appelé à une action énergique et promis de soutenir un «pacte global» pour un développement durable, Uschi Eid, secrétaire dEtat au ministère fédéral de la Coopération économique et du Développement est montée à la tribune pour demander que soient appliqués au préalable les accords passés antérieurement. Elle a rappelé que 1,2 milliard de personnes nont pas accès à de leau saine, que 2,5 milliards dhabitants de la planète devaient vivre sans installation sanitaire convenable ni système dassainissement et que, dans les pays en développement, 80 % de toutes les maladies et 25 millions de décès prématurés sont dus au contact avec de leau souillée. Enfin, elle a insisté sur le fait que lirrigation des cultures était une importante cause de gaspillage. Ainsi, pour la production dun litre de jus dorange, il faut 22 litres deau au Brésil et 1 000 litres en Floride.

Leau, une ressource dimportance
stratégique
A la lumière de ce constat, Nitin Desaï, secrétaire général adjoint de lONU et secrétaire général du sommet de Johannesburg, a souligné dans un exposé-clé limportance majeure de cette ressource ainsi que la nécessité de traiter ensemble des thèmes aussi liés lun à lautre que pauvreté et gestion des ressources naturelles. Ceci demande impérativement une volonté politique, la mise en oeuvre de mesures pratiques, un véritable partenariat ainsi que lintégration des aspects sociaux, économiques et environnementaux. Sans une gestion adéquate des ressources en eau, toutes les autres approches en matière de politique de développement sont condamnées à léchec.
La deuxième grande priorité est celle du financement. Où trouver les 100 milliards de dollars nécessaires à lalimentation en eau potable des plus démunis, conformément à la décision de lAssemblée de lONU du Millénaire? Enfin, le troisième axe concerne la promotion des technologies dutilisation de leau ainsi que la diffusion auprès dun maximum dusagers des techniques permettant déconomiser le précieux liquide.
Dans un exposé qui a suscité un vif intérêt, Klaus Töpfer, secrétaire général du Programme des Nations unies pour lEnvironnement à Nairobi, a souligné le lien entre leau et les problèmes énergétiques ainsi que la nécessité dune coopération à léchelle mondiale. Enfin, il a lancé un appel insistant, demandant aux participants du prochain sommet de la Terre de mettre à profit ce forum pour aboutir à des décisions concrètes et non à simples déclarations.
La ministre ougandaise des Ressources hydrauliques, Madame Maria Mutagamba, a suggéré de procéder à un examen critique du financement public, à un inventaire des distorsions du marché dans le secteur de leau ainsi quà une meilleure prise en compte du rôle des femmes.

Une alimentation en eau accessible
aux pauvres et conforme aux critères
du développement durable
La consommation deau a été multipliée par dix au cours du siècle dernier. Alors que la population mondiale a doublé depuis 1950, la consommation deau, elle, a quadruplé. En outre, on notera avec inquiétude que ce sont précisément les pays en développement pauvres en eau qui désormais auront la plus forte croissance démographique, ce qui aura pour effet de rendre encore plus difficile laccès à leau dun nombre croissant de démunis et daugmenter le risque de conflits. Cependant, beaucoup de pays, dont la plupart des nations industrialisées, disposent deau en abondance. En fait, mathématiquement parlant, il y a suffisamment deau pour tous sur la planète. Cette répartition inégale apparaît clairement quand on sait que sur la planète, la ceinture aride et semi-aride, soit 40 % de la surface totale des terres, ne dispose que de 2 % à peine de lensemble des ressources en eau douce.
Dans ce contexte, des intervenants ont présenté des exposés, les uns suggérant des partenariats privé-public et dautres alternatives, les autres insistant sur la nécessité dune approche participative de la prise de décisions ainsi que dune lutte contre la corruption. Des représentants de groupements de paysans ont demandé, dans loptique de la réduction de la pauvreté, de faciliter laccès à leau, de renforcer les moyens daction des femmes, de promouvoir les initiatives locales dans le secteur privé ainsi que de développer les investissements publics pour la création dinfrastructures et de promouvoir les technologies adaptées et la formation. La Suède a proposé quune partie de laide au développement soit obligatoirement affectée à la promotion du secteur de leau, englobant la formation en gestion des ressources en eau.
A Bonn, lampleur du défi à relever dans le domaine de leau potable a été rappelée de manière concrète. La réduction par deux du nombre de personnes privées deau de qualité dici 2015 signifie que chaque année, 300 000 personnes supplémentaires doivent pouvoir désormais se ravitailler en eau saine. En outre, tous les ans également, 390 000 personnes supplémentaires devront bénéficier dinstallations sanitaires adéquates. En ce qui concerne les économies deau, un délégué égyptien a souligné que son pays dont lagriculture repose sur lirrigation, pourrait multiplier par deux ses ressources en eau potable sil utilisait des techniques permettant déconomiser leau. Un exemple à ne pas suivre, celui de lOuzbékistan et du Kazakhstan: un immense gaspillage de leau causé par des systèmes dirrigation inadaptés et lexploitation excessive de leau des fleuves ont provoqué lassèchement de la Mer dAral qui, en lespace de quelques années, sest muée en désert de sel. Cette catastrophe écologique a fait lobjet dune présentation impressionnante.

La plus grande fuite: la corruption
rongeant les grands projets
A Bonn, on a assisté à de vifs débats sur le rôle des donateurs et des Etats, la problématique de lexploitation des ressources en eau transfrontalières et les répercussions néfastes des grands barrages hydrauliques. Ces derniers provoquent des déplacements massifs de population, les paysans étant contraints dabandonner les terres fertiles des vallées. En outre, on constate, sous leffet combiné du déboisement et de lérosion, un phénomène de sédimentation et une réduction de la capacité. Pour toutes ces raisons, cette option ne répond nullement aux critères de durabilité. En outre, dans le cas de fleuves transfrontaliers comme au Proche-Orient où la pénurie deau est chronique, ces barrages sont des sources de tensions susceptibles de générer de nouvelles guerres.
Au terme de cinq jours de consultations et en dépit dintérêts divergents autour de ce sujet si critique, les représentants de 118 gouvernements, 47 organisations internationales et 73 groupes dintérêts sont parvenus à un remarquable consensus qui sest exprimé, après maintes reformulations, sous forme dun catalogue de recommandations pour le sommet de Johannesburg. Il doit constituer le point de départ dune charte mondiale de leau. Les pays concernés devront soumettre dici 2005, un plan de gestion de leau selon un modèle commun.
Les 26 recommandations, qui ont été acceptées par les ministres de 46 pays présents à Bonn, sont dotées dun préambule. On y souligne notamment que laccès à leau pour tous constitue un besoin ou un droit, un moyen de lutte contre la pauvreté, ce qui justifie des besoins financiers supplémentaires annuels de 10 milliards de $ dollars. Ces recommandations sont classées en trois domaines.
Le premier intitulé «Actions dans le domaine de la bonne gouvernance» établit les priorités suivantes: laccès à leau potable pour tous, la garantie que les infrastructures réalisées profitent également aux plus démunis, une meilleure participation des femmes et autres groupes défavorisés, lassociation de la problématique de leau à celle de la santé, lexploitation des systèmes de ressources en eau internationaux, lamélioration de la gestion de leau, la protection de la qualité de leau et de lécosystème, la prévention des risques liés aux inondations, la gestion de limpact du changement climatique et de lévolution des besoins.
Par ailleurs, certaines recommandations réclament avec insistance la mise au point de plan nationaux de gestion des ressources en eau, une action conjointe dans la lutte contre la corruption notamment dans les projets de grande envergure associant également les donateurs internationaux et bilatéraux ainsi que la création et le respect de codes de bonne conduite. Dailleurs, des représentants dentreprises du secteur de lénergie ont déjà annoncé la mise au point dun code de ce type pour combattre la corruption et le népotisme.
Dans la catégorie intitulée «Mobilisation des ressources financières» figurent des recommandations sur une hausse significative des fonds alloués au titre de la promotion de projets de développement du secteur de leau - lesquels seront doublés de contraintes au niveau de laffectation -, sur linstauration dun cadre attrayant pour linvestissement privé ainsi que sur lintroduction de redevances pour financer les installations et de nouveaux investissements.
Enfin, le troisième domaine baptisé «Développement des capacités et mise en commun des connaissances» englobe de vastes mesures en matière de formation initiale et continue à tous les niveaux, impliquant lutilisation des médias et un transfert technologique. Mais on y insiste aussi sur lintégration du savoir traditionnel et la prise en compte des besoins individuels. A cet égard, les femmes doivent plus que jamais constituer un groupe cible prioritaire.
Les organisations non gouvernementales doivent jouer un rôle important au niveau du travail de conception, de la sensibilisation aux problèmes de lenvironnement, de la responsabilisation ainsi quau plan de la coopération entre le gouvernement et les communes.

Ordre mondial
plus equitable
Les différents groupes présents à Bonn se sont félicités du recours à lanalyse des intervenants (stakeholder approach), élément novateur qui, de leur avis, devrait faire école auprès des autres conférences. En outre, ils déclarent se retrouver dans les recommandations finales. Par contre, les mouvements à la base en provenance du tiers monde ont dénoncé le peu dintérêt suscité par la réalisation de petits projets peu coûteux alors que ceux-ci permettent précisément aux plus démunis de prendre leur sort en main et de satisfaire leurs besoins. Les gouvernements et lindustrie de leau préféraient manifestement les projets de grande envergure.
Dans son discours de clôture, au terme dune conférence qualifiée globalement de réussite, le ministre allemand de lEnvironnement, Jürgen Trittin, a rappelé que là où leau était gratuite, elle était gaspillée. Le point de consensus, peut-être le plus important à ses yeux, était que lamélioration de laccès à leau potable était indissociable de la lutte contre la pauvreté dans le monde. Et le ministre a ajouté ceci: «La pauvreté, et jespère que les hommes politiques en charge des questions denvironnement se sont passés le mot eux aussi, constitue le polluant le plus nocif qui existe». Dans cette optique, sa collègue et coprésidente de la conférence, la ministre de la Coopération économique et du Développement, Madame Heidemarie Wieczorek-Zeul, a rappelé une nouvelle fois la nécessité dinstaurer un ordre mondial plus équitable, permettant aux pays en développement de profiter davantage de la globalisation.
Heinz Berger, spécialiste des affaires africaines, consultant de léglise protestante

D+C Dévelopment et Coopération,
edité par: Deutsche Stiftung für internationale Entwicklung (DSE)
Rédaction:
D+C Dévelopment et Coopération, B.P., D-60268 Frankfurt, Allemagne. E-Mail: remeyer@t-online.de
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